Les Violences basées sur le Genre en situation de crise

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les violences basées sur le genre en situation de crise (1)

Les Violences basées sur le Genre (VBG) ne constituent pas un phénomène nouveau. De ce fait, l’on constate un intérêt considérable accordé à celles-ci ces dernières années en vue d’en saisir l’ampleur et de trouver des moyens de les combattre.

Les violences basées sur le genre (VBG) constituent un champ d’étude assez vaste qui fait l’objet de réflexion intense ces deux dernières décennies. En ce sens, beaucoup de travaux ont été réalisés suite à de nombreuses préoccupations soulevées par cette question. D’un autre côté, les pouvoirs publics, les organisations nationales et internationales voient la nécessité d’intervenir sur cette problématique en vue de définir des stratégies et des programmes pour y faire face. À noter que cette problématique ne se limite pas à un État spécifique. Elle touche tous les pays, toutes les couches sociales, tous les groupes culturels (Hazma, 2006). Toutefois, la manifestation et l’interprétation de celle-ci ainsi que les lois et les politiques qui y sont appliquées varient d’un pays à un autre.

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De ce fait, Haïti n’est pas exempt de ce phénomène. Néanmoins, précisons-le vite, notre approche consistera en grande partie à mettre plutôt l’accent sur des considérations globales concernant les questions de VBG. Considérant que la société haïtienne est particulièrement touchée par cette problématique, nous avons fait le choix d’illustrer ces considérations à travers des exemples concrets dans le pays ces dernières années.

En ce qui a trait à sa définition, la violence basée sur le genre (VBG) est un terme générique pouvant être considéré comme “tout acte préjudiciable perpétré contre le gré de quelqu’un en se basant sur les différences sociales établies entre les hommes et les femmes” (IASC, 2015). En d’autres mots, cette notion peut se définir comme toute forme de pression, de contrainte exercée sur une personne en se basant uniquement sur le fait que cette personne soit un homme ou une femme. C’est à dire, elle est fondamentalement utilisée pour mettre l’accent sur l’inégalité systémique entre les hommes et les femmes dans la société. À part cela, pas mal d’études montrent qu’en ce qui a trait à cette forme de violence, les femmes et les filles constituent les principales victimes et sont donc plus vulnérables par rapport aux hommes. Cette situation de déséquilibre est en partie due au fait que les responsabilités, la place et les rôles attribués aux femmes par la société en termes de contrôle de ressources, de contrôle de leur corps, de participation à la vie publique leur sont plutôt défavorables comparativement à ceux assignés aux hommes. Par ailleurs, les VBG ont tendance à s’amplifier dans les périodes de crise. Qu’est-ce qui explique cela ? Quels sont les facteurs qui contribuent à augmenter la prévalence des VBG dans de telles situations ? Bien avant de se pencher sur cette tendance, l’analyse des formes, des causes et des conséquences des VBG va être énoncée dans les lignes qui vont suivre, et par la suite, on aura à définir un plan d’action et des pistes de solution pouvant contribuer à combattre ces types de violence. 

Les VBG se manifestent sous diverses formes. En effet, il y a la violence physique qui est la forme la plus visible. Elle prend en compte les coups, les blessures, les fractures… Les violences psychologiques de leur côté peuvent prendre une forme verbale ou non verbale comme le dénigrement, l’indifférence aux demandes affectives, les scènes de jalousie, l’humiliation ou encore les menaces. Un troisième type concerne les violences sexuelles qui impliquent généralement des relations sexuelles sans consentement, réalisées sous la contrainte. Le viol (conjugal), le harcèlement sexuel et l’exploitation sexuelle font partie de cette forme de violence. Et les violences socio-économiques qui impliquent des situations de dépendance économique peuvent être la spoliation, la privation de biens essentiels ou autres. Ces violences peuvent être perpétrées dans la sphère publique que privée et ceci par n’importe qui : des membres de la famille, des camarades de classe, des collègues de travail, des personnes inconnues… Il faut aussi bien préciser que les formes physiques et sexuelles sont les plus manifestes, mais l’on ne peut nier également les effets dévastateurs des formes de violences psychologiques et socio-économiques sur la santé et le bien-être des personnes. Ce que l’on verra un peu plus loin.

Un autre aspect dans notre démarche concerne les causes des VBG. Plusieurs tendances tentent d’expliquer ce phénomène même si elles ne sont pas toutes sur la même longueur d’onde. C’est ainsi que l’on entend souvent des discours qui tendent à culpabiliser la victime sous prétexte que par exemple d’être mal habillée. D’une manière générale, les principales causes des VBG découlent des attitudes, des croyances, des normes et des structures qui favorisent la discrimination fondée sur le sexe et les déséquilibres de pouvoir (ibid.). Autrement dit, ces violences traduisent les rapports de force historiquement inégaux engendrant des relations de domination entre hommes et femmes dans la société. Plus précisément, ces rapports de force ont abouti à la domination et à la discrimination exercées par les hommes sur les femmes. C’est-à-dire, ces violences proviennent des inégalités de pouvoir (pas forcément le pouvoir politique) engendrées par le patriarcat. Cela ne veut pas dire que les hommes et les garçons ne subissent pas ou ne peuvent pas être victimes de ces violences. Bien au contraire. L’idée consiste plutôt à préciser que les femmes sont plus susceptibles de subir ces violences, et l’une des raisons de cet état de fait réside dans la façon dont le pouvoir est distribué entre les hommes et les femmes.  

De plus, ces inégalités de pouvoir sont transmises, renforcées et perpétuées par la culture, la religion et les normes sociales. À cet effet, la culture a une influence considérable sur les comportements, les perceptions et les attitudes des individus face aux VBG. À titre d’exemple, certaines normes et pratiques culturelles et religieuses justifient plusieurs formes de VBG à travers le mariage des enfants ou encore les croyances liées aux mutilations génitales. Par contre, il existe des facteurs individuels ou familiaux, communautaires et sociaux qui favorisent les VBG, mais qui ne peuvent nullement être considérés comme des causes profondes de ces violences. La consommation d’alcool ou de drogues, l’acceptation de violences dans la communauté, les antécédents familiaux de violences, l’impunité liée à l’absence de cadre juridique sont autant de facteurs que l’on peut évoquer. Alors, étant un problème structurel, l’on ne peut exclusivement réduire les VBG aux facteurs liés aux comportements individuels et aux histoires personnelles, car elles s’enracinent plus globalement dans les relations structurelles de pouvoir et de domination entre les hommes et les femmes (Hazmaop.cit.).

En outre, les VBG ne sont pas sans impacts sur les victimes. De ce fait, l’on pourrait les classer suivant plusieurs catégories, à savoir des conséquences d’ordres physique et sexuel, psychologique et émotionnel, social et économique. Tout d’abord, sur le plan de la santé sexuelle et physique, l’on peut mentionner les lésions, les grossesses non-désirées, les infections sexuellement transmissibles (IST) comme le VIH, les problèmes liés à la santé sexuelle et reproductive comme les troubles gynécologiques, les problèmes obstétriques (fausses couches) ou encore le dysfonctionnement sexuel… Ensuite, sur le plan psychologique, les effets peuvent être la dépression, l’anxiété, le syndrome de stress post-traumatique ou encore les tendances suicidaires. Puis, compte tenu de la relation réciproque entre la personne et son environnement social, ces violences peuvent avoir des répercussions sur le plan social à travers notamment la stigmatisation. Comme on l’a souligné plus haut, ces violences sont ancrées dans la société haïtienne. En ce sens, Damus (2019) va plus loin pour parler d’auto-exclusion du monde social des victimes de ces violences, notamment des femmes haïtiennes, car assez souvent, elles se détournent de certaines pratiques sociales et culturelles limitant ainsi leur épanouissement dans la vie sociale de leurs communautés. En ce qui concerne les impacts économiques, l’on peut évoquer des abus liés à la dépendance économique des victimes qui restreignent les opportunités et la capacité de celles-ci à subvenir à leurs besoins et ceux de leur famille. 

D’un autre côté, ces violences ont tendance à augmenter dans les situations de crise. Avant d’aller plus loin, il faut mentionner que le concept de crise trouve son origine dans le champ médical, mettant en exergue un changement brutal dans l’état de santé d’un patient. Peu à peu, la notion va connaître une transformation sémantique en intégrant divers domaines. C’est ainsi qu’Édgar Morin (1976) va préciser que “la notion de crise s’est répandue au XXe siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine, et qu’il n’est pas de domaine qui ne soit hanté par l’idée de crise”. De là, on parle de crises sanitaires, environnementales, économiques, politiques, humanitaires… Plusieurs définitions ont été évoquées de cette notion, mais celle proposée par Reed (2014) nous paraît la plus adaptée dans le cadre de notre démarche : une situation de crise se définit comme “le résultat d’une catastrophe liée à des phénomènes naturels (tremblements de terre, tsunamis, ouragans…) ou créée par l’homme (conflits, guerres.) qui entraîne un risque grave et souvent soudain pour la santé de la communauté affectée qui a de grandes difficultés à faire face à cette catastrophe sans une aide extérieure” (Reed, 2014). Ainsi, l’on constate que la crise est caractérisée par un sens de l’urgence, car c’est une situation dans laquelle la nécessité d’agir apparaît de façon pressante. De plus, elle présente une inadéquation considérable entre l’information disponible et les faits en question. Ce qui provoque de fortes incertitudes sur l’évaluation de la situation et les réponses à apporter.

Sur ce, plusieurs facteurs peuvent contribuer à exacerber les risques liés à la violence basée sur le genre dans ces situations. Entre autres, on peut mentionner l’augmentation de la militarisation, les déplacements de population, la rareté des ressources essentielles, l’effondrement des infrastructures ou encore l’absence de protections communautaires et étatiques (IASCop.cit.). À cet effet, si l’on retourne dans le cas d’Haïti, ces violences se multiplient dans les situations de crise. Le séisme du 12 janvier 2010 est un parfait exemple, car cette catastrophe a provoqué la montée du nombre de femmes victimes de viol dans le pays (op.cit.). L’autre exemple plus récent de situation de crise favorisant l’accroissement des VBG en Haïti est l’augmentation, ces dernières semaines, du nombre de cas de violences sexuelles enregistrées, notamment des viols collectifs provoqués par le conflit des gangs d’après le haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH) en Haïti. Dans cette lignée, si dans les périodes de stabilité, les femmes et les filles sont considérées comme un groupe à risque face aux VBG et constituent les principales victimes, dans les situations de crise la tendance reste inchangée. D’après une étude menée par plusieurs organisations qui luttent pour l’égalité des sexes en Haïti telles que SOFA, Fondation TOYA Visant à mesurer les répercussions de la pandémie COVID-19 sur les violences basées sur le genre (VBG), les femmes ont été les premières à subir une chute de leurs revenus pendant la crise de par la division sexuelle du travail dans la société haïtienne qui les fige dans le petit commerce (CECI, 2021). 

À noter également que la prévalence des VBG n’est pas du tout facile à estimer, surtout dans les situations d’urgence en raison du débordement des structures généralement provoqué par ces situations. Pour être plus clair, il y a souvent un écart significatif entre le nombre de personnes réellement touchées par les VBG et le nombre de cas rapporté dans un espace et une période de temps bien définis. Plusieurs motifs peuvent être avancés. Le risque de stigmatisation dans leur communauté et la peur des représailles constituent deux (2) des raisons étant à la base du non-signalement de ces actes par les victimes. En Haïti, 80 % des femmes et filles de 15 à 49 ans sont victimes de violences physiques ; 34 % de femmes en couple sont victimes de violence conjugale, mais rare sont les femmes qui acceptent de briser le silence (UNFPA, 2022). En dépit de cette tendance, des moyens sont utilisés pour dénoncer ces formes de violence commises à l’endroit des femmes. Le mouvement MeToo lancé en 2006 par la travailleuse sociale Tarana Burke et qui a maintenant une portée planétaire s’inscrit dans cette perspective, en vue de sensibiliser le public à l’ampleur du problème.

Ainsi, la lutte contre les VBG nécessite une réponse holistique et multifactorielle (op.cit.). En effet, ce besoin se fait sentir particulièrement dans la société haïtienne. Par conséquent, l’intervention coordonnée de diverses parties prenantes dans le pays notamment les autorités publiques, les organisations nationales et internationales, les associations communautaires s’avère nécessaire pour combattre ces types de violence. Dans les situations d’urgence et de crise socio-politique, il est particulièrement difficile de prévenir les VBG et de réduire les risques d’exposition. En revanche, des stratégies et plans d’action peuvent quand bien même se mettre en place pour venir à bout de cette problématique à travers d’une part, une phase de prévention qui vise à adopter des mesures pour empêcher ou encore limiter les risques d’exposition face aux VBG et d’autre part, une phase de prise en charge visant à accompagner les victimes. Il faut souligner qu’il n’y a pas une séparation étanche entre ces deux phases, mais s’appliquent de manière simultanée ; ces violences se produisent à un rythme vertigineux, cela implique que tout en essayant d’empêcher que celles-ci surviennent, il faut également créer les conditions favorables pour accompagner les personnes déjà victimes de ces dites violences.

La phase de prévention s’attaque aux causes et aux facteurs de risque des VBG en vue de susciter des changements dans les perceptions et attitudes des personnes. En fait, elle vise à améliorer les connaissances théoriques et pratiques des personnes sur l’égalité des sexes et la violence basée sur le genre à travers des activités de formation et de sensibilisation. Ces activités doivent s’adresser aux acteurs concernés tels que les membres de la communauté et les autorités nationales en vue de transformer les normes sociales et culturelles contribuant à perpétuer ces types de violence. De plus, elles doivent être définies en fonction du niveau d’alphabétisation et des capacités de communication du groupe, de la communauté ou de la population en question. Il est également nécessaire de renforcer les dispositifs législatifs, d’adapter les cadres juridiques et de faire un plaidoyer pour l’intégration de ces formes spécifiques de violence aux politiques publiques.

Également, il n’est pas facile de répondre efficacement aux besoins immédiats des victimes de VBG dans les situations d’urgence. Cependant, une prise en charge impliquant plusieurs secteurs a toute sa raison d’être dans ces situations. En ce sens, un soutien d’ordres médical, psychosocial et juridique est à considérer. La prise en charge médicale tient compte de la gestion clinique des victimes de viol en vue d’apporter une réponse médicale immédiate pour soigner les blessures, administrer des médicaments pour prévenir ou traiter les infections. Et, en plus des structures sanitaires existantes, des camps de santé mobile peuvent être très importants dans le but d’assurer des soins de santé dans ces situations surtout dans le cas des déplacements de population (UNFPA, 2015). Le soutien psychosocial met l’accent sur les effets psychologiques et sociaux de longue durée chez les victimes de manière à fournir un soutien émotionnel pour favoriser la résilience, l’autonomisation et le rétablissement de la victime. Dans ce cas, la création des espaces sûrs par exemple constitue une mesure de protection essentielle à la victime, car elle instaure un climat de confiance, permet à la victime de développer des réseaux d’entraide et d’échapper à la stigmatisation sociale. Les travailleurs sociaux et les psychologues jouent un rôle déterminant dans cet aspect de la prise en charge. Les services d’assistance juridique peuvent contribuer à mettre fin à l’impunité et favoriser une culture de responsabilité (ibid.). De même, la mise en place d’un système de référencement pouvant orienter les victimes vers les services fournis par des organisations assurant la prise en charge dans le pays est également primordiale.

Dans cette perspective, l’approche des services doit non seulement se baser sur le droit à la sécurité, à la confidentialité, à l’autonomie, à la dignité et à l’autodétermination, mais également sur le principe de non-discrimination reposant sur le consentement éclairé qui est l’approbation de la victime sur les décisions qu’elle aura à prendre la concernant et tout en étant consciente des enjeux que cela implique. En somme, la lutte contre les VBG est un processus complexe qui nécessite l’implication de pas mal d’acteurs et de ressources diverses pouvant favoriser une prévention et une prise en charge efficaces dans les situations de crise, notamment en Haïti.

Par Wesley Pidno PIERRE, étudiant en Travail social à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). 

Références bibliographiques. 

– CECI. Les violences basées sur le genre et Agentivité des femmes en Haïti au temps de la pandémie. 2021. 

– DAMUS, Obrillant. Les viols en Haïti : aspects psychologiques et sociologiques des crimes sexuels. Études Caribéennes. 2019. 

– HAZMA, Nabila. Les violences basées sur le genre. Anaruz. Novembre 2006. 

– IASC. Directives pour l’intégration d’interventions ciblant la violence basée sur le genre dans l’action humanitaire. 2015. 

MORIN, Edgar. Pour une crisologie. Communications, no 25, p.149, 1976. 

– SÉRANT, Vario. Pour lutter contre les violences basées sur le genre, les exploitations et abus sexuels dans le Grand Sud. UNFPA. 2022. 

– REED, Brian. Catastrophes et situations d’urgence : définitions, impacts et réponses. WEDC. Loughborough University. 2014. 

– UNFPA. Normes minimales pour la prévention et la réponse à la violence basée sur le genre dans les situations d’urgence. New York. 2015. 

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