L’idée de « pauvreté » est naturellement associée à la dimension économique : existe-t-il en économie une définition précise de la pauvreté ?
En fait, il semble exister une psychologie du manque qui peut fausser la réflexion et mener à de mauvaises décisions précisément en situation de pauvreté. La science cognitive démontre que les pauvres n’ont pas de défauts particuliers. Ils se comportent tout simplement comme se comportent les personnes en situation de manque.
La pauvreté touche toute la planète, y compris le Canada. Quatorze pour cent de tous les enfants canadiens – près d’un million d’enfants au total – vivent dans la pauvreté. Selon certaines estimations, les coûts entraînés pour la société en matière de perte de productivité et d’augmentation du coût des soins de santé montent à 70 milliards de dollars par année.
Heureusement, les mêmes études qui révèlent le problème suggèrent aussi des solutions. De concert avec Alan Bernstein, président de l’ICRA, j’ai récemment participé à une discussion avec le groupe de travail du maire Don Iveson sur l’élimination de la pauvreté à Edmonton et l’enthousiasme que j’y ai senti m’a encouragé à sonder la science pour comprendre les problèmes associés à la pauvreté et voir comment les résoudre.
La première chose à savoir sur la pauvreté c’est qu’elle vous met des œillères. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des chercheurs étudiant les effets d’une sous-alimentation chez des volontaires ont découvert que les sujets ne pensaient plus qu’à la nourriture – ils en parlaient, ils en rêvaient tout éveillés et ils collectionnaient même des recettes. Quand ils regardaient des films, leur regard se portait presque exclusivement sur les scènes avec des aliments.
Ce même rétrécissement du champ de concentration se manifeste avec l’argent. Des études démontrent que les pauvres accordent beaucoup d’attention au prix des choses et à ce qu’ils obtiennent en retour – ils utilisent leur argent plus prudemment que les riches. Le problème c’est que cette attention, tout comme chez les sujets affamés, se transforme vite en vision en tunnel. Vous vous concentrez tellement sur l’argent et sur joindre les deux bouts que presque toute autre considération – économiser pour la retraite, aider les enfants à faire les devoirs, consulter le médecin – prend le bord.
En laboratoire, nous avons pu démontrer l’effet du manque dans une expérience avec des étudiants de l’Université de Princeton. Nous les avons fait jouer à un jeu-questionnaire bien connu, appelé Family Feud et nous avons limité le temps qu’ils avaient pour jouer. Nous avons donné l’occasion à certains d’« emprunter » du temps au besoin, mais cet emprunt était très coûteux : pour chaque seconde empruntée, deux secondes étaient déduites du temps total disponible. Face à ce manque de temps, les étudiants empruntaient de l’argent, payaient des intérêts exorbitants et obtenaient un résultat bien pire que les étudiants qui avaient amplement de temps, ou ceux qui en manquaient, mais n’avaient pas la permission d’en emprunter. Le manque a mené à de mauvaises décisions, même chez ces étudiants intelligents, motivés et très instruits.
Dans une autre expérience menée dans un centre commercial, nous avons demandé à des volontaires d’imaginer plusieurs problèmes financiers courants, comme de faire réparer sa voiture. On a attribué à certains participants des problèmes assez faciles à résoudre et à d’autres, des problèmes assez difficiles. Par exemple, pour certains, le coût des réparations de la voiture montaient à 150 $, alors que pour d’autres les réparations coûtaient 1500 $. Ensuite, les participants ont joué à des « jeux » qui étaient en fait des épreuves cognitives. En outre, nous avons évalué le revenu de leur ménage.
Les gens ne vivant pas dans la pauvreté ont fait presque aussi bien, peu importe le problème à surmonter. Les pauvres, d’un autre côté, ont fait tout aussi bien quand les réparations étaient de 150 $, mais ont obtenu un résultat bien pire quand les réparations montaient à 1500 $. La différence était substantielle – 13 points de QI, suffisamment pour rehausser une intelligence moyenne à la presque douance (ou, dans l’autre sens, abaisser une intelligence moyenne à la quasi-déficience intellectuelle).
Dans cette étude, nous avons fait appel à des problèmes hypothétiques et à des épreuves cognitives. Néanmoins, elle illustre comment une vie pleine de problèmes financiers peut mener à une vision en tunnel et rendre toutes autres décisions difficiles.
Unité de consommation : Système de pondération attribuant un coefficient à chaque membre du ménage.
Taux de pauvreté en Haiti
50 % 60 %
1970 12,0% 17,9 %
1975 10,2% 16,6 %
1979 8,3 % 14,2 %
1984 7,7 % 13,5 %
1990 6,6 % 13,8 %
1996 8,1 % 14,5 %
2000 7,2 % 13,6 %
2004 6,6 % 12,6 %
2006 6,7 % 13,1 %
2008 7,1 % 13,0 %
2009 7,5 % 13,5 %
2010 7,7 % 14,05 %
2011 7,9 % 14,3 %
2012 8,1 % 13,9 %
2013 7,9 % 14,0 %
2014 8,0 % 14,1 %
2015 8,0 % 14,2 %
2016 8,0 % 14,0 %
2017 8,0 % 14,0 % (estimé)
La pauvreté relative est un des aspects des inégalités économiques et sociales. Elle est aussi source d’exclusion sociale.
La question de la pauvreté est une question complexe. La pauvreté se manifeste de différentes manières et prend ainsi de multiples formes, au Nord comme au Sud, en lien avec la croissance urbaine et l’aspiration généralisée à un certain mode de vie. Il en résulte un consensus difficile à trouver sur la façon d’analyser le phénomène et de nouvelles percées conceptuelles et méthodologiques apparaissent régulièrement. Cet effort conceptuel s’avère, cependant, toujours nécessaire pour appréhender les nouvelles formes de pauvreté qui ne manqueront pas d’apparaître dans une situation de crise généralisée où les contraintes écologiques prennent de plus en plus de place.
Dans le cadre des connaissances actuelles, on peut néanmoins opposer deux grandes manières d’appréhender la pauvreté.
La première met l’accent sur les ressources, notamment en biens et services, que l’on possède ou dont on dispose, pour caractériser le niveau de pauvreté. On peut ainsi considérer le niveau de revenu, ou de consommation, qui conduit à une analyse monétaire de la pauvreté. Mais on peut aussi prendre en compte les manques ou privations qui marquent les conditions de vie, les actifs possédés, la qualité de vie, les relations sociales, les droits, etc. On débouche alors sur une analyse multidimensionnelle de la pauvreté.
La deuxième manière d’aborder la pauvreté s’intéresse plutôt à ce que les personnes sont capables de faire et d’être, en utilisant les ressources dont elles disposent. Elle insiste alors sur l’accès à ces ressources, se rapprochant ainsi de la première approche, mais elle considère surtout la manière dont ces ressources sont utilisées pour fonctionner quotidiennement et pour accroître les capacités de faire, d’être ou de devenir des personnes, individuellement ou collectivement. Cette vision, qui tire ses fondements de l’approche par les « capabilités » du professeur Amartya Sen, se trouve être très largement complétée par la praxis de lutte contre la misère mise en œuvre par le père Joseph Wresinski dans le cadre de l’association internationale ATD-Quart Monde. Partant du constat que l’inégalité la plus criante est celle qui résulte des disparités dans les capacités des personnes, elle considère que la pauvreté est le résultat de l’absence d’un certain nombre de « capabilités » fondamentales.
Dans le cadre de la première approche, peut-on identifier différents types d’insuffisance de ressources ?
Le fait de considérer la pauvreté comme insuffisance de ressources permet de caractériser trois de ses principales manifestations : un niveau de vie insuffisant, des conditions de vie ou d’existence inadéquates, et l’absence de patrimoine ou d’actifs.



